Roland Alexandre

1927 - 1956

 

Ce séduisant comédien, jeune premier des années cinquante aura eu un destin bien tragique.

 

Si j’évoque ici son histoire, c’est qu’à ma grande surprise, le blog et les souvenirs que j’ai réunis jusqu’ici sur lui ont déjà suscité nombre de réactions de sympathie et de nostalgie auxquelles je ne m’attendais vraiment  pas. Il y aura bientôt 55 ans que son geste tragique et définitif nous a privés de son talent et a interrompu une carrière si prometteuse. Mais,  il n’est pas totalement oublié, comme on aurait pu le croire !

 

un gentil sourire éternel

 

 

Voici donc son histoire :

 

Roland Alexandre naît le 6 novembre 1927 dans le XIIe arrondissement de Paris. Son père Charles, dont il sera si proche a déjà 47 ans. Premier drame dans sa toute petite enfance, il a tout juste un an quand sa maman Berthe décède. Ses parents sont tous deux juifs. Mais il sera élevé par la seconde épouse de son papa, dans la religion chrétienne.

 

Il grandit en petit parisien. La guerre est une seconde grande tragédie pour lui. Il est obligé de porter l’étoile jaune et réalise de ce fait qu’il appartient à une confession de par sa naissance alors  qu’il a été élevé dans une autre. Douloureuse situation pour le tout jeune adolescent qu’il est, aggravée par le contexte idéologique de l’époque et qui le marquera à jamais. 

 

Il rêve de devenir acteur et courageux, il va assumer plusieurs petits boulots pour se payer des cours. Il fera ainsi la plonge dans des restaurants, il sera « vélo-taxi ».

 

Dans le même temps, il décroche quelques rôles sur scène : on apprend ainsi sa participation dans la fameuse pièce « les J3 », sa première apparition devant un public.

 

Volontaire, il va jusqu’au bout de son rêve et  est admis au conservatoire dans la classe d’Henri Rollan. Il en  sort avec un premier prix en jouant une scène d’Hamlet. Ses condisciples de promotion  se nomment Jean Le Poulain, Frédérique Hébrard, Nicole Maurey, William Sabatier.

 

Jean Richard, qui assure une présence culturelle en Allemagne, dans ces années d’après-guerre, l’emmène en tournée de la pièce l’Arlésienne, où il incarne le beau Frédéri, amoureux de sa belle au point d’en mourir !

 

« Roland était plein de vie et de charme, tout lui souriait » dira-t-il !

 

  Le théâtre

 

De plus en plus présent sur les scènes parisiennes, il entre comme pensionnaire à la Comédie Française en 1950, et côtoie Maurice Escande,  Jacques Charon, Robert Hirsh, Robert Manuel, Micheline Boudet et la belle Renée Faure dont il était  si l’on en croit la presse de l’époque, le « chevalier servant »…

 

Il se voit attribué les principaux rôles de jeunes premiers du Français, et lorsque Jean Meyer songe à mettre en scène « Les Caves du Vatican » d’André Gide, il choisit Roland sur la recommandation de l’auteur, pour incarner Lafcadio.  Même si la pièce ne se joue qu’une soixantaine de fois, la presse salue la prestation du jeune acteur : une séduction mais aussi une présence, une aisance naturelle, une distinction, une voix.

 

On le retrouve aussi dans des rôles plus classiques, Britannicus, face à Néron/Jean Marais, Léandre dans « les Fourberies de Scapin »,  Perdican dans « On ne badine pas avec l’amour »,  et Clitandre dans « les femmes savantes. » C’est cette pièce qu’il jouait au moment de son décès, où il croisait une toute jeune débutante Annie Girardot.  

 

 

Le cinéma

 

Il était inévitable que le 7e art fasse les yeux doux à notre héros et on le remarque pour la première fois dans un film de Jean Grémillon qui réunit Michèle Morgan et Henri Vidal : l’étrange Madame X. Il y joue le rôle du pharmacien,  ami d’Henri Vidal.

 

Puis c’est « Un grand Patron », le film-succès d’Yves Ciampi (1952) où il campe le filleul du chirurgien Pierre Fresnay.

 

Il enchaîne avec une sympathique comédie « Monsieur Taxi », où on le retrouve en fils affectueux de Michel Simon et de Claire Olivier. A ses côtés un certain Jean Carmet.

 

monsieur-taxi-1952-03-g

 

 

Vient ensuite pour lui un rôle mythique, celui d’Armand Duval auprès de sa « dame au Camélia », en l’occurrence Micheline Presle, dans une mise en scène signée Raymond Bernard.

 

dame-aux-camelias avec micheline presle

 

 

Il devient alors une grande vedette connue et reconnue. 

 

Elu roi de l’élégance avec Fernand Gravey,  il reçoit quantité de lettres d’admiratrices … « Il drainait tous les cœurs » confiera Bernard Dhéran dans son autobiographie « Je vais avoir l’honneur…».

       

roland alexandre face à pierre fresnay un grand patron

 

 

Deux rôles costumés suivent : dans  « Casa Ricordi » où il personnifie le compositeur italien Rossini, et dans  le « Napoléon » de Sacha Guitry, où en compagnie de son partenaire et ami du Français, Bernard Dhéran, il est à l’écran dès les premières images puisque c’est à lui que Talleyrand/Guitry  s’adresse pour évoquer l’empereur.

 

 

« Les Plaisirs de Paris » (1952) et « Fraulein Scudéri » lui donneront deux ravissantes partenaires : Geneviève Page et Anne Vernon.

 

Le témoin de minuit (1952), film policier, lui fera changer de registre pour donner la réplique à Henri Guisol et Raymond Pellegrin.

 

Finissons d’évoquer sa carrière au cinéma avec le film « Les Duraton » (1955), amusant et léger, d’après la célèbre émission radiophonique. Il y campe un avocat, amoureux de la ravissante Danick Patisson,  entouré de Jane Sourza, Ded Rysel, et de deux copains déjà rencontrés dans de précédents films, Jean Carmet et Claude Nicot. Sorti deux mois après son décès, Roland ne l’aura donc jamais vu. Même dans cette joyeuse comédie sans aucune prétention, on remarque cette présence, cette aisance dont nous avons déjà parlé.

 

avec Danick Patisson

 

 

Il apparaîtra  en outre dans trois courts métrages.

 

 

Roland Alexandre exerçait également son talent sur les ondes de la TSF et lisaient des textes littéraires avec sa belle voix bien placée.

 

Par ailleurs , il s’était lancé dans l’écriture, à la fin des années 40, et on peut encore trouver le roman policier qu’il a co-signé avec son père Charles, édité en 1946 : « C’est moi qui l’ai tué. » C’est bien écrit, le style en  est un peu suranné mais élégant ; l’intrigue est sans réelle surprise, mais  coïncidence étrange, elle se termine par un suicide…

 

 

 

La Tragédie

 

 

Roland en pleine gloire se voit proposé le sociétariat au Théâtre Français.  Condition : signer un engagement de 20 ans dans la noble institution. Il faut croire que cela lui fait peur et il refuse. Il a d’ailleurs l’intention de tenter sa chance au théâtre dit  « de boulevard. » A partir de ce moment-là, nous confie son amie et partenaire  Anne Vernon qui le connaissait bien, il est devenu « insécure », nerveux… Très exigeant, il ne trouvait aucune pièce qui lui plaisait  vraiment ! Finalement il avait fixé son choix mais l’administrateur du Français refusait de le laisser partir si vite. Il avait donc dû payer un dédit…

Facilement joueur, il avait accumulé quelques dettes…

Côté sentimental, il vivait une idylle avec Juliette Gréco qui jouait à l’époque au théâtre Hébertot, puis enchaînait dans un spectacle de cabaret, tout en tournant un film dans la journée ! Pas vraiment le temps d’avoir une vie privée. Juliette évoque ce drame dans son livre autobiographique « Jujube ».

 

 Et puis l’immense chagrin arrive avec le décès de son papa si proche de lui, si complice,  courant janvier 1956. Tout se mélange dans sa tête le plongeant dans un tunnel dont il ne voit pas l’issue. Dans un moment de déprime et de solitude insupportable, il ouvre les robinets du gaz de son studio. Sa partenaire et amie  Micheline Boudet le trouvera décédé le matin du 1er février 1956 dans son appartement de la rue de Miromesnil à Paris.  Un mot sur la table pour expliquer : « je vais rejoindre mon père ; personne n’est responsable. »

 

Le soir, sur la scène de la Salle Richelieu, Aimé Clariond, alors doyen des comédiens annoncera la douloureuse nouvelle au public effondré, au milieu de ses camarades en pleurs.

 

Roland sera inhumé dans l’intimité dans le caveau familial au cimetière du Montparnasse.

 

Il avait 28 ans… il les aura toujours ! Gardons de lui son éternel et doux sourire.

 

 

Pour les amis visiteurs du présent site, qu’ils sachent qu’ils peuvent retrouver Roland Alexandre sur un blog souvenir que j’alimente au fur et à mesure de mes trouvailles en photos et documents. Tous les témoignages, photos et articles sont les bienvenus. 

Article 8.

 

http://lachasseauxerreurs/blog4ever.com

 

 

© Donatienne ROBY  pour Les Gens du Cinéma (mise à jour 21/10/2010)

 

 

FILMOGRAPHIE

 

1950  L'étrange Madame X, de Jean Grémillon, avec Michèle Morgan.

1951  Un grand patron, d'Yves Ciampi, avec Pierre Fresnay.

1952  La dame aux camélias, de Raymond Bernard, avec Micheline Presle.

          Monsieur Taxi, d'André Hunebelle, avec Michel Simon.

          Le témoin de minuit, de Dimitri Kirsanoff, avec Henri Guisol.

          Plaisirs de Paris, de Ralph Baum, avec Geneviève Page.

1954  Casa Ricordi / La maison du souvenir, de Carmine Gallone, avec Micheline Presle.

          Napoléon, de et avec Sacha Guitry.

          Das Fraulein von Scuderi / La fille de Scuderi, d'Eugen York, avec Dorothea Wieck.

1955  Les Duraton, d'André Berthomieu, avec Danik Patisson.

 

© Yvan Foucart – Dictionnaire des comédiens français disparus.