Federica RANCHI

 

 

Née le 5 mai 1939 à Trieste, Italie.

 

 

ACTRICE

 

 

PORTRAIT :

 

 

 Federica Ranchi ou l’art de l’éternelle jeune fille

 

 

 

Elle est ponctuelle au rendez-vous qu’elle a proposé devant l’hôtel Grande-Bretagne, dans le centre d’Athènes. Menue, les yeux d’un bleu transparent, Federica Ranchi a conservé, plus de quarante ans après s’être éclipsée des écrans, cet aspect vulnérable qui plut tant aux producteurs des années 50: comme Leonora Ruffo et Milly Vitale, le type même de la «fiancée idéale», de la jeune fille aqua e sapone, bref de l’anti-vamp voulue par le cinéma italien comme l’indispensable contrepoint à la féminité pulpeuse des Lollobrigida, Pampanini ou Koscina. Difficile alors d’imaginer une beauté plus délicate et plus exquise que la sienne, et quand on évoque ses cheveux blonds qui la faisaient comparer à Virna Lisi, elle explique d’une voix alerte: «C’est que je n’ai pas de sang italien! Mon père s’appelait Rankel et était autrichien comme ma mère. L’une de mes grands-mères était slovène, l’autre hongroise». Une véritable fille de Trieste en somme, et elle évoque aussitôt sa cité natale, «ville-frontière, multiculturelle, où l’on trouve la mer aussi bien que la montagne».

 

Huit films et six ans de carrière: si l’expérience cinématographique de Federica Ranchi tient pratiquement de la simple aventure, c’est peut-être surtout parce qu’elle commença par le plus grand des hasards. Un de ces hasards du cinéma italien d’après-guerre, tel celui du jeune Franco Interlenghi qui jouait au ballon via Palestro le jour où Vittorio De Sica y passa, à la recherche du protagoniste de Sciuscià.

 

 

Un ami nommé Pontecorvo

 

Fille unique d’un industriel en aluminium, son éducation est celle d’une jeune fille de la bourgeoisie italienne: école chez les sœurs françaises de Notre-Dame de Sion (dont une année avec Paola Ruffo di Calabria, future reine de Belgique, à Cortina d’Ampezzo, la station de ski la plus chic d’Italie) et danse classique chaque soir après l’école. En 1956, elle est une collégienne d’à peine dix-sept ans lorsqu’elle est photographiée avec ses camarades à son gala annuel. Le photographe a la bonne idée de placer le cliché dans sa vitrine, aussitôt remarqué par le réalisateur Leonardo De Mitri qui cherchait dans toute l’Italie une jeune débutante pour sa comédie Moglie e buoi. Un essai à Rome et la voilà choisie pour interpréter une délicieuse petite vendeuse à tresses, flanquée de Gino Cervi, Walter Chiari et Sandra Milo. La même année, elle est pressentie avec Carla Gravina pour interpréter Guendalina dans le film d’Alberto Lattuada, mais c’est Jacqueline Sassard qui est finalement retenue.

 

Choisie par Gillo Pontecorvo, elle tourne en 1957 La grande strada azzurra (Un dénommé Squarcio). Son meilleur souvenir de cinéma. Sur Pontecorvo, elle est intarissable: «Gillo était un homme merveilleux et un très grand ami. Il ne recherchait que la qualité. Il ne faisait pas des films pour les vendre ou pour le succès mais parce qu’ils lui plaisaient. Je lui disais: «Je voudrais ne tourner qu’avec toi!». Je lui dois beaucoup car il participait à ma formation en me faisant lire des livres nouveaux et voulait me préserver: «Le monde du cinéma est pourri. Tiens-toi à l’écart, tu n’es pas ce genre de fille» me répétait-il».

 

Pendant le tournage, elle se souvient surtout de lui devoir une fière chandelle: «Ma mère ne me quittait pas et me donnait même des conseils pour les scènes de baisers. C’était devenu impossible de jouer… Alors Gillo la prenait par le bras et l’emmenait faire un tour ou boire un café. Quand elle revenait, la scène était tournée!». Tout le film est resté un enchantement, des lieux de tournage somptueux (à Rovigno et Portorose, en Croatie et en Slovénie) aux acteurs – Alida Valli, Francisco Rabal et Mario Girotti, «timide et très sympathique». D’Yves Montand, dont elle joue la fille, elle a gardé un souvenir ému. Venu avec Simone Signoret, il était installé dans le même hôtel qu’elle et lui chantait chaque matin Les feuilles mortes, sa chanson préférée, de sa salle de bains à l’étage supérieur…

 

A l’inverse de nombreuses starlettes de l’époque, le cinéma ne vient pas bousculer sa vie. Rarement même actrice n’aura été si discrète, fuyant mondanités et scandales au grand désespoir de son agent qui ne sait plus quoi inventer pour la faire sortir. Après La grande strada azzurra, elle suit les cours du lycée en section langues puis s’inscrit à l’université d’art de Venise. Pas question donc de s’installer à Rome où elle ne se rend que pour les tournages, pendant ses vacances d’été et parfois quelques week-ends d’hiver, pour finir les intérieurs en studio. Même là, Federica applique le conseil de Pontecorvo. Ses amis ne sont pas des acteurs mais des étudiants de médecine de son âge, voisins de l’appartement qu’elle loue avec sa mère dans un hôtel-résidence du quartier des Parioli. Une fois seulement, pressée par son agent, elle a accepté de sortir en soirée avec Walter Chiari: «Le lendemain, notre photo était dans tous les journaux de paparazzi. J’ai fait une scène à mon agent: «Je n’aime pas le scandale, devenir actrice ainsi ne m’intéresse pas!».

 

 

Eté violent… mais prometteur

 

En 1959, elle est pour Valerio Zurlini la gracieuse Maddalena d’Estate violenta (Eté violent), belle-sœur de Roberta (Eleonora Rossi Drago) accueillie par la jeunesse de Riccione qu’interprètent Jacqueline Sassard, Cathia Caro, Raf Mattioli, Giampiero Littera et Bruno Carotenuto. Rôle court mais d’une grande force dramatique, car c’est l’arrivée de cette jeune fille marquée par les événements de l’été 1943 qui fait surgir la réalité de la guerre dans la vie ordinaire de cette jeunesse dorée. Du film, Federica garde un souvenir contrasté: «C’était un très beau film, dramatique et réaliste, et à la première les habitants de Riccione nous ont dit qu’ils retrouvaient exactement leur jeunesse. Sur le tournage, nous formions une bande sympathique. Lilla Brignone me donnait des cours de diction en me mettant des cailloux dans la bouche puis en me faisant parler à 200 mètres… Entre deux prises de vue, je jouais au tennis avec Raf Mattioli et le soir nous sortions en disco à Riccione. Valerio Zurlini était toujours avec nous. Mais un soir, après deux danses, une des actrices s’est évanouie: comme d’autres, elle se droguait. J’en ai eu un véritable choc car nous avions le même âge. Elle m’avait raconté qu’elle avait pris un amant plus âgé dans le monde du cinéma, dans l’espoir d’avancer plus vite. Je la plaignais de tout mon cœur».

 

Valerio Zurlini lui avait alors confié le projet d’un autre film réunissant les jeunes acteurs d’Estate violenta, avant de la rappeler un an plus tard et de lui annoncer «désespéré» que l’idée tombait à l’eau. On ne peut s’empêcher de regretter ce qu’aurait pu être, avant La ragazza con la valigia, cette œuvre du cinéaste de la jeunesse réunissant un casting si idéal. Ou celle de Nadine Trintignant qui l’avait contactée pendant Estate violenta pour un autre projet inabouti.

 

En comparaison, les derniers rôles de Federica sont plutôt décevants, reléguée qu’elle est en douce héroïne de films de genre. Mais elle en garde aujourd’hui le même souvenir enthousiaste, rappelant par exemple le tournage des Prigioniere dell’isola del Diavolo (L’île aux filles perdues, 1961) à Ancône et la joyeuse bande qu’elle formait avec Michèle Mercier et Marisa Belli.

 

 

« Une belle expérience »

 

Remarquée par des producteurs américains en quête d’un visage de jeune fille ingénue, elle signe en 1963 un contrat de cinq ans avec Dino De Laurentiis. Sans pouvoir finalement l’honorer, car cette même année est celle de la rencontre avec son mari, un ingénieur naval grec qu’elle épouse trois mois plus tard. Après avoir animé pendant six mois des caroselli à la télévision, elle se consacre désormais à sa famille, élevant ses deux filles et suivant son mari à Londres, aux Pays-Bas, au Japon, avant de s’installer en Grèce en 1970. Une vie de voyages et de relations répondant parfaitement à son tempérament sociable et à sa facilité d’adaptation, elle à qui les Grecs rappellent les Italiens «et leur langue le dialecte de Trieste». Sans oublier ni sa ville natale, où elle revient chaque année pour visiter sa famille, ni son pays, comme l’atteste sa collection de films italiens dont La vita è bella de Benigni, qu’elle a vu déjà cinq fois.

 

Elle parle et s’enquiert volontiers de ceux qu’elle a connus au cours de sa carrière: les triestins Gianni Garko – un de ses grands amis – Livio Lorenzon, Hedy Vessel, éphémère starlette qui fut sa camarade de classe et interpréta Hélène dans La guerre de Troie de Ferroni, Mario Valdemarin et Marino Masé, mais également Mastroianni («il me considérait comme sa fille») ou Gabriele Ferzetti. Elle souligne aussi «le professionnalisme» des Français avec qui elle a travaillé et ne cache pas sa surprise de découvrir à la télévision ses contemporaines si changées... Un soupçon de coquetterie bien légitime pour elle qui fait deux heures de gymnastique par jour et pratique assidûment jogging, natation et tennis.

 

Quand on lui demande si elle a des regrets de n’avoir pu poursuivre sa carrière, elle répond avec simplicité: «Ça a été une belle expérience. J’étais une fille très timide et le cinéma m’a donné beaucoup d’assurance. Mais ce monde ne me plaisait vraiment pas: je l’ai trouvé extrêmement dur et trompeur». Et d’avouer qu’elle n’a jamais montré à ses filles les photos de ses films, de peur qu’elles ne soient tentées par le métier… «Mais c’est ma petite-fille qui m’en parle maintenant!» ajoute-elle en riant.

 

Le soir est tombé sur Athènes. Avec une grâce inchangée, elle remercie de l’interview, en disant sa joie d’avoir été «retrouvée» et d’avoir rappelé, pour quelques heures, ses souvenirs de cinéma. Avant de traverser la place et de s’éloigner, légère comme un rêve de celluloïd.

 

 

FILMOGRAPHIE :

 

 

1956  :  Moglie e buoi... de Leonardo De Mitri

avec Gino Cervi

1957 :  La grande strada azzurra (Squarciò) (Un dénommé Squarcio) de Gillo Pontecorvo

avec Yves Montand

1959 :  I cavalieri del diavolo (Le cavalier à l’armure d’or) de Siro Marcellini

avec Frank Latimore

L’arciere nero (L’archer noir) de Piero Pierotti

avec Gérard Landry

Estate violenta (Eté violent) de Valerio Zurlini

avec Eleonora Rossi Drago

1960 :  La vendetta di Ercole (La vengeance d’Hercule) de Vittorio Cottafavi

avec Mark Forest

Maciste nella valle dei Re (Le géant de la vallée des Rois) de Carlo Campogalliani

avec Mark Forest

1961 :  Le prigioniere dell’isola del Diavolo (L’île aux filles perdues) de Domenico Paolella

avec Guy Madison

 

 

 © Geoffroy CAILLET pour Les Gens du Cinéma (mise à jour 11/12/2006)